XX
Elyia avait passé la nuit en rase campagne, à côté d’un agrave de location, à marcher et à réfléchir. Elle était obnubilée par la certitude que Deen avait de remonter jusqu’à Dak, et elle avait pu le vérifier en le ramenant chez Invest : il ne bluffait pas. Son mutisme, sa froideur, la méfiance avec laquelle il la regardait étaient pour elle autant de preuves qu’il disposait d’une information qu’elle devait connaître aussi. Elle avait ressassé inutilement tout ce qu’ils avaient fait, vu ou entendu ensemble, mais rien n’éveilla de déclic, du moins jusqu’à l’aube. Puis, coup sur coup, elle trouva deux prises.
D’abord le centre de formation que le directeur de la Police d’État désaffectait… au profit de qui ? Avec l’ordinateur et le transcom de l’appareil, elle s’aperçut très vite que, si le département Info d’Invest pouvait obtenir une réponse, elle en était elle incapable, faute de l’outil adéquat.
Ensuite Mani Axid : qu’avait-elle fait dans la nuit suivant la mort de son mari ? Pourquoi n’avait-elle pas alerté Dob ? Parce qu’elle n’était plus que haine et qu’elle en savait assez pour l’exprimer seule.
— Oui, Mani, dit-elle aux étoiles. La T.A.M. vient de t’apprendre la mort d’Axid, tu es chez toi et tu l’attendais, tu pleures. Tu pleures toutes tes tripes et, en pleurant, tu additionnes des un et des zéros. Tu sais qui se sert d’un sonic et pour le compte de qui. Tu sais qu’Axid a rencontré ce « Qui » dans la journée. Tu connais l’identité officielle de Dak et tu sais où le trouver. Tu vas le tuer.
Elyia ralluma l’ordinateur et établit une liaison avec la médiathèque planétaire. Quoi qu’ait tenté Mani, Dak y avait survécu. Mais il était resté sur la touche plus d’une semaine. La villa Axid, les quatre flingueurs chez Hherkron, ce n’était l’œuvre que du Lémain. Le Jaïlor ne réapparaissait que pour les piéger, Deen et elle, et enlever Dobber Flak… Une semaine : le temps d’un petit stage dans une cuve cybergicale. À la médiathèque, Elyia ne posa qu’une question : « Qui, dans les hautes sphères politiques ou économiques de Cheur, a été hospitalisé suite à un attentat ou un accident durant cette fameuse nuit ? »
C’était un accident. Cela s’était produit de jour sur l’autre hémisphère, suite à une erreur de pilotage. L’agrave du nouveau Vice-Président cheurain s’était écrasé juste avant de se poser sur la terrasse de sa villa.
Ce qu’il y avait de pratique avec un Vice-Président, c’était que les médias savaient toujours où il se trouvait.
En décollant, Elyia s’adressa une dernière fois aux étoiles, celles que l’aube éteignaient une à une :
— Je crois bien que tu m’aurais plu, Mani. Je crois bien.
***
Deen avait somnolé par intermittence sur un fauteuil qui ne risquait pas de l’aider à dormir. Il avait un formidable avantage sur Elyia, un atout qui tenait dans cette pièce et que l’informaticien pouvait jouer à l’infini. Et c’était le seul auquel il se fiait, même si Elyia allait mettre des heures à songer à la nouvelle destination du centre de formation qu’ils avaient détruit. À sa colère quand elle l’avait débarqué avait compris que cette piste lui échappait, mais, ne se faisait pas d’illusion : elle y penserait.
— Serait-elle mille fois meilleure que moi, avait garanti l’informaticien après une heure d’investigations transcom, il lui faudra une bécane aussi puissante que celle-ci pour entrer dans celle de l’Intérieur… et elle n’en trouvera pas de si tôt.
Deen avait confiance. Elyia avait exigé, raisonné, cajolé, menacé – elle avait failli le frapper. Seulement, elle n’avait aucun moyen de l’empêcher de venger Dob. Pourtant les heures défilaient et, depuis qu’il avait levé le premier nom, le processeur crachait ses informations chichement, de prête-noms en filiales, de cabinets libéraux en sociétés mal définies, d’actionnaires fantômes en regroupements de portefeuilles, il avait visité tout le système économique cheurain sans remonter à la source. Puis Ravieri était arrivé et il avait proposé de travailler autrement, de chercher les nœuds de contrôle de ce circuit financier et de dégager leur point commun. Deen avait replongé.
Il commençait à peine à faire jour. Il émergea une dernière fois de son mauvais sommeil.
— Bon sang ! criait Ravieri. Bon sang !
— Vous l’avez ? bondit Deen.
Ravieri lui montra le nom à l’écran. Deen le connaissait peu. Il l’avait entendu une fois ou deux, peut-être trois. Mais il savait à quelle fonction il se rattachait, une fonction phare et discrète à souhait.
— Tu peux me trouver où il est, là, en ce moment ? demanda-t-il à l’informaticien.
Milé Dak était à Tenton, de l’autre côté de Cheur, dans sa résidence secondaire. Il s’apprêtait à donner une petite fête pour les notables de l’hémisphère sud, impunément.
— J’ai besoin d’un pilote et d’un agrave, exigea Deen.
— Qu’est-ce que vous voulez faire ? s’inquiéta Ravieri.
— Je vais shooter le Vice-Président, Ravieri. Juste le shooter : je suis sûr que Dob s’en serait contenté.
***
Rien de plus facile que de pénétrer dans une villa qui accueillait deux cents invités. Rien de plus facile, au milieu de cette foule affectée, que de se glisser derrière un fauteuil lévitant et d’appuyer le canon d’un laser sur la nuque d’un homme privé de mobilité. Rien de plus facile que de parler pour lui seul dans une rumeur pédante :
— Il y a un bureau tranquille au-dessus, Dak. Nous allons le rejoindre.
Comme il sursauta bien au bon mot, ce Jaïlor ! Comme sa voix sonna faux quand il résista d’une phrase écœurante de clacissisme :
— Je ne crois pas que nous ayons été présentés.
Comme ses épaules s’affaissèrent sous le seul poids de deux petits mots : « Mani Axid. »
Et qui pouvait trouver curieux que le maître de maison s’éclipse vers les étages avec une créature de rêve ? Certainement pas le gorille en chef qui gisait dans la cave, ni ses subalternes qui surveillaient l’extérieur. Le Vice-Président de Cheur se laissa conduire jusqu’à son bureau, son magnifique bureau qui donnait sur le parc et la mer au-delà.
— Vous n’êtes pas Mme Axid, la toisa-t-il quand elle lui permit de la voir. Vous êtes Elyia Nahm, l’agent d’Ender.
Elyia l’avait lâché au milieu de la pièce et s’était reculée pour s’appuyer sur le bureau.
— Mani vous a bien amoché, se contenta-t-elle de remarquer. Quelle impression ça fait, Dak ?
Il avait des prothèses bioniques à la place des jambes, des yeux en silicium et un plastoderme tout neuf sur les mains et le visage. Plus, probablement, d’autres éléments synthétiques ou robotisés qu’elle ne voyait pas.
— D’avoir les jambes concassées et de brûler ? s’étonna-t-il. Qu’est-ce qui vous réjouit, mademoiselle Nahm ? Que j’aie souffert autant qu’elle ? Je ne suis pour rien dans sa mort, adressez-vous au ministère de l’Intérieur.
— Je sais. Mais Hherkron, Axid, Pylos, Zaksevi, Sevni et combien d’autres… Dobber Flak, par exemple ? Des parasites tulins, Dak, ce n’est pas très amical.
— L’idée n’est pas de moi, elle est de THhroshra.
Elyia n’en revenait pas : Dak avait peur de mourir !
— THhroshra ? répéta-t-elle. C’est étrange, voyez-vous, je l’ai toujours appelé le Tueur ou le Lémain, je n’avais pas pensé qu’il avait un nom…
— C’est une forme de racisme assez primaire, commenta-t-il.
Là, elle le trouva culotté.
— Je suis allergique aux meurtriers et aux bourreaux, en effet, mais vous ne devriez pas exciter cette part de moi, Dak. J’achèverais trop volontiers l’œuvre de Mani.
Sur ce terrain, il n’était pas question pour lui de discuter, elle l’effrayait trop. Elyia avait d’abord besoin de comprendre cette peur.
— Qu’y avait-il dans le leurre tridi d’Hherkron ?
— Mon nom, affirma-t-il, mais il avait hésité.
— Ça, je sais que non. Axid le connaissait, il ne serait pas retourné le chercher. Et THhroshra n’aurait pas pris autant de risques, d’abord pour l’abattre, ensuite pour revenir à l’appartement… Pourquoi avez-vous vendu vos filières aux Lémains ?
La question le surprit, ou plutôt l’enchaînement. Il tergiversa une fois de plus :
— Je n’ai pas eu beaucoup le choix. Jaïlur m’avait abandonné et il me fallait un soutien extérieur. Lem lorgnait depuis quelque temps sur Cheur, le reste n’est qu’évidence.
Elyia faisait plus que commencer à comprendre.
— Que leur avez-vous caché qu’Hherkron avait découvert et qui manquait à Axid pour vous… ? Attendez ! C’est plus que ça : Axid estimait ces renseignements si importants qu’il vous laissait courir tant qu’il ne les possédait pas. Et THhroshra en ignorait l’existence, il ne l’a connue que pendant votre hospitalisation. Or depuis, vous agissez comme une bête traquée. J’irai même jusqu’à dire qu’entre Lem et vous cela ne fonctionne plus très bien, comme si THhroshra avait pris les rênes. Je me trompe ?
— J’étais diminué.
Pour Elyia, ce n’était pas un simple assentiment. Dak ne niait pas l’évidence, il s’obstinait à la fourvoyer.
— Je reprends, dit-elle. Vous avez abattu Axid parce qu’il en savait trop, enlevé Dob parce que Mani travaillait pour lui, éliminé Sevni et tenté de nous tuer, Chad et moi, parce que nous remontions la filière Mani. Okay, je fais une grosse boule de tout ça et je brûle. Je note seulement que cela concerne Cheur, mais pas le reste… C’est quoi ce reste ? Lem que vous avez roulé, peut-être trahi et… eh eh ! Et Ender. Hherkron, sur lequel vous tombez par hasard, Pylos et Zaksevi qu’Axid vous offre sur un plateau, et moi qui vous fais si peur.
Cette angoisse était d’ailleurs de plus en plus manifeste. Au fil du cheminement d’Elyia, Dak blêmissait. Toujours plus blanc.
— Bref, poursuivait-elle, dès que vous avez pu, vous êtes parti en guerre contre Ender… à cause d’un leurre tridi qu’un Lémain a ouvert et qui l’a conduit à vous mettre un peu à l’écart, mais pas à vous descendre ! Parce que vous lui êtes indispensable, certainement. Encore que Lem ne s’arrête pas à ce genre de détail… Par contre, si vos magouilles ne le concernent pas, il peut tolérer votre infidéli… J’ai trouvé !
Elle n’exulta qu’une courte seconde. Sa découverte impliquait trop de choses qui lui déplaisaient encore plus à elle qu’elles n’ébourifferaient Saryll.
— Quelqu’un de Jaïlur a renoué le contact, énonça-t-elle. Quelqu’un de la Haute Assemblée qui vous a assuré du retour de l’oligarchie dans la Fédération et vous a prévenu du contrat passé entre le gouvernement provisoire et Ender. Et moi qui suis venue tirer Cheur de vos pattes, alors que vous vous apprêtiez à réintégrer Jaïlur en héros de la nouvelle Haute Assemblée ! Pour quand le coup d’État, Dak ?
— Je l’ignore, mentit-il.
Elle ne lui accorda pas plus qu’un regard méprisant et tira un injecteur dermique d’une poche. Milé Dak se réveillerait dans l’Agrégat d’Eben, au cent quatre-vingt-quinzième sous-sol d’Ender, entre les molécules expertes de psychs auxquels il parlerait sans même s’en apercevoir.
Quand elle s’approcha de lui, il tripota les digits du lévitant pour reculer vers la baie vitrée. Elle rit. Son rire s’étrangla brutalement quand la vitre explosa, un millionième de seconde avant la tête du Jaïlor.
Au-dessus de la mer, à plus de deux kilomètres, un agrave virait pour rallier Vazel.
— Joli tir, Deen Chad, laissa-t-elle tomber dans le com. Dommage qu’il gâche les espoirs démocratiques de cent mondes.
La réplique tarda :
— Tu avais raison, Elyia : dans ton milieu, il n’y a que des salopards prêts à toutes les compromissions.
— Tu te seras mis à dos la P.E, Lem et, maintenant, Jaïlur et Ender… Où vas-tu te cacher, Deen ?